JOUISSANCE

JOUISSANCE

JOUISSANCE

En permettant que se rejoignent l’analyse de l’homme concret et l’analyse matérialiste du monde, le XXe siècle a réuni sous le terme de jouissance deux acceptions au premier abord très différentes: la satisfaction d’un désir sexuel et l’usage en propre d’un bien. La vogue d’une pensée issue de Freud et de Marx montre assez que les conditions s’accordaient pour prêter à la notion de jouissance une extension que l’histoire ne lui avait pas connue.

Il n’y a guère de témérité à conjecturer une coïncidence entre l’utilisation du mot marquée d’une connotation érotique et les époques ou milieux propices aux diverses formes d’hédonisme. Ce sens résonne dans le Gaudeamus igitur que propagent, au XIIe et au XIIIe siècle, les goliards et clercs vagants ou errants, contemporains des mouvements communalistes qui revendiquaient de fait (mais l’expression est du XVe siècle) la « jouissance plénière des villes». Dans la joie prise aux plaisirs temporels de l’amour et de la bonne chère transparaît moins l’usage légitime des privilèges de l’existence qu’une manière d’exorciser la mort et de se hâter dans une course contre le néant. Bien que la mort ne conduise pas encore le bal avec la sinistre rigueur qu’elle témoignera lors des danses macabres du XVe siècle, la jouissance en demeure comme grevée par ce péché mortel qui fait mourir au-delà de la mort. Elle se paie de repentir, de remords. L’Église en perçoit les droits de rachat et de pénitence. Il existe, il est vrai, une version officiellement désincarnée de la jouissance. Elle se rencontre dans les écrits mystiques. C’est la «fruition» de l’âme ou de Dieu, le service d’amour offert sans réserve par les moniales du XIIIe siècle à la puissance divine ou au Christ. Sa volonté d’absolu semble répondre exactement aux insatisfactions que les interdits et le mépris du corps imposent aux amours terrestres. C’est là que s’exprime le mieux, mais en creux, la persuasion du discours amoureux dans l’exigence qu’il nourrit de ne pas se laisser restreindre et limiter.

Alors que l’essor du capitalisme, la crise religieuse et la découverte d’une nature qui se substitue peu à peu à Dieu et réhabilite le corps bouleversent les modes de vie et de pensée, le XVIe siècle définit la jouissance comme un «plaisir intense des sens» ou par «l’amour comblé, les faveurs d’une femme ». Sous l’obscurantisme moral du XVIIe siècle couve un courant épicurien où le libertinage s’allie à l’esprit de scepticisme. La mort d’un roi ombrageux et dévot et le défoulement de la Régence le verront s’épanouir au XVIIIe siècle. Le mot «plaisir » l’emporte cependant en fréquence sur le mot jouissance. Il est de connotation plus légère et plus éphémère. L’époque s’accommodait mieux d’émotions rapides et fugaces. Ce qu’il y a de passion irrépressible et, en quelque sorte, d’absolu dans la nature de la jouissance la rebutait. Cette sensation d’éternité qu’inspire l’acte de jouir, Georges Bataille l’illustre avec bonheur quand il écrit dans L’Expérience intérieure : «Je me rappelai avoir connu une félicité [...] avec beaucoup de netteté en voiture alors qu’il pleuvait et que les haies et les arbres [...] sortaient de la brume printanière [...]. À ce moment, je pensai que cette jouissance rêveuse ne cesserait pas de m’appartenir, que je vivrais désormais nanti du pouvoir de jouir mélancoliquement des choses, d’en aspirer les délices.» On remarquera que, en dépit des progrès du siècle où Bataille s’exprime, la jouissance ne s’est pas départie d’une aura négative, d’une mélancolie qui la traverse comme le souvenir de l’interdit qui n’a jamais cessé de la meurtrir.

Le XXe siècle a vu s’émanciper, ou commencer à s’émanciper, ce qu’une tradition, inébranlée jusque-là, n’avait cessé de refouler et d’opprimer: la classe des travailleurs manuels, la femme, l’enfant et le corps humain. Freud montre le rôle des désirs insatisfaits dans les traumatismes qui perturbent l’équilibre mental et somatique. Wilhelm Reich va plus loin quand il attribue à la stase, ou rupture intervenant dans le processus orgastique de la jouissance, la formation d’une angoisse flottante qui s’attache à son tour aux manifestations du plaisir pour les inhiber et les paralyser lentement dans une carapace névrotique. Depuis lors, la critique n’a pas manqué de reprocher à Reich d’avoir réduit la jouissance à l’orgasme, à la simple satisfaction des pulsions génitales. En revanche, si l’on estime que la génitalité est une parcelle d’une sexualité globale à laquelle concourt la satisfaction des désirs, il demeure vraisemblable que toute perturbation de la jouissance entraîne dans l’entité psychosomatique une stase et, partant, un comportement névrotique. Le champ sémantique de la jouissance gagne là en amplitude.

Attiré par le marxisme, Reich avait par ailleurs signalé dans Les Hommes et l’État à quel échec la psychanalyse se condamnait lorsque, obtenant la guérison de patients, elle en était réduite à les replonger dans le milieu social et familial qui avait précisément provoqué la nécessité d’un traitement. L’idée qu’il fallait inséparablement changer le monde et changer l’individu, «renaturer» l’un et l’autre, s’imposa à la conscience, alors que la montée du fascisme et du stalinisme élevait un obstacle insurmontable à tout espoir d’une pratique conséquente. Reich cherchera refuge dans une théorie vitaliste où il tente de fonder sur l’existence d’un fluide nommé orgone une mécanique qui a pour objectif de rendre sa puissance à la jouissance perturbée.

Paradoxalement, c’est de Georges Bataille, dont les théories soutiennent le caractère indissoluble de la jouissance et de la mort, que viendra l’hypothèse rendant le mieux compte de l’interdit prononcé séculairement contre la jouissance. Dans La Part maudite , il explique comment le développement du travail, lié à l’agriculture naissante, s’approprie les heures du jour, leur impose le rythme régulier d’une activité rentable et refoule dans la liberté de la nuit et les défoulements de l’orgie festive les sollicitations du plaisir qui troubleraient la bonne marche des affaires. Selon lui, l’économie, avec sa double exploitation de l’homme et de la nature, introduit en chacun une séparation entre la nécessité de travailler et l’inclination à jouir. Il existe une incompatibilité entre l’obligation de produire selon un système lucratif et la gratuité naturelle des pulsions. La jouissance définie comme «plaisir des sens, accomplissement de l’amour » rejoint ici l’autre acception — le «fait de posséder, d’avoir l’usage» — que le droit précise de plusieurs façons (entrer en jouissance, c’est-à-dire être titulaire d’un droit; jouissance des lieux ou droit du locataire de s’installer dans le local loué; jouissance légale ou droit d’usufruit).

Que constate-t-on si l’on développe l’idée de Bataille? De même que l’économie refoule, entrave, discrédite la liberté de jouissance, qu’elle la condamne à se défouler marginalement, dans la violence de la frustration, de même prive-t-elle le travailleur, tant manuel qu’intellectuel, du droit de s’appartenir, d’avoir l’usage et la jouissance de sa personne. Il n’est pas jusqu’à la possession des biens qu’il produit qui ne lui soit refusée de prime abord. L’esclave, en effet, ne dispose pas des fruits de son travail. Quant au maître, il doit non seulement arracher à l’esclave le blé qu’il récolte mais encore le vendre sur le marché. Il y a là, de la terreur aux impératifs de rentabilité, bien des frustrations de nature à gâter les plaisirs. La malédiction qui n’a jamais cessé d’entraver la jouissance au fil des religions, des idées philosophiques et morales, des lois et dispositions constitutionnelles n’a sans doute pas d’autre cause.

jouissance [ ʒwisɑ̃s ] n. f.
• 1466 sens 2; de jouir
1(1503) Plaisir que l'on goûte pleinement. 1. plaisir; délice, satisfaction. Les jouissances de l'âme, de l'esprit. délectation, joie. Jouissance des sens, de la chair. bien-être, volupté. « Aucune jouissance ne peut se comparer à celle de la vanité triomphante » (Balzac). Épuiser toutes les jouissances de la vie. délice, douceur. Absolt Plaisir sexuel. Parvenir à la jouissance. orgasme.
2(1466) Action d'user, de se servir d'une chose, d'en tirer les satisfactions qu'elle est capable de procurer. La jouissance d'un jardin. usage. Trouble de jouissance.
Dr. Fait d'user d'une chose et d'en percevoir les fruits. Avoir la jouissance d'un bien sans en avoir la propriété. usufruit. Bourse Droit de disposer de ce que rapporte un prêt, un placement (intérêts, dividendes). Jouissance d'une rente. Action de jouissance, dont la valeur nominale effectivement libérée a été remboursée par la société aux actionnaires.
3Dr. Fait d'être titulaire (d'un droit). Avoir la jouissance de ses droits sans en avoir l'exercice (capacité de jouissance; opposé à capacité d'exercice ).
Droit de percevoir les fruits d'un bien. Abus de jouissance.
⊗ CONTR. Abstinence, ascétisme, non-jouissance, privation.

jouissance nom féminin (de jouir) Plaisir intense, intellectuel ou moral, que l'on tire de la possession de quelque chose ou de la connaissance : Les jouissances de la poésie. Plaisir physique intense : Les jouissances de l'amour. Libre disposition de quelque chose : Avoir, garder la jouissance de son appartement. Perception des fruits naturels ou civils d'un bien. ● jouissance (citations) nom féminin (de jouir) Valery Larbaud Vichy 1881-Vichy 1957 L'art est encore la seule forme supportable de la vie ; la plus grande jouissance, et celle qui s'épuise le moins vite. A. O. Barnabooth, Journal intime Gallimard Donatien Alphonse François, comte de Sade, dit le marquis de Sade Paris 1740-Charenton 1814 Il n'est nullement besoin d'être aimé pour bien jouir et […] l'amour nuit plutôt aux transports de la jouissance qu'il n'y sert. Juliette Étienne Pivert de Senancour Paris 1770-Saint-Cloud 1846 Jouis, il n'est pas d'autre sagesse ; fais jouir ton semblable, il n'est pas d'autre vertu. Sur les généralités actuelles Ésope VIIe-VIe s. avant J.-C. La possession n'est rien si la jouissance ne s'y joint. Fables, 344, l'Avare Palladas d'Alexandrie Ve s. La vie, c'est le plaisir ou rien. […] Jouissons aujourd'hui, nul ne connaît demain. Anthologie palatine V, 72 (traduction R. Brasillach) ● jouissance (expressions) nom féminin (de jouir) Entrer en jouissance, pour le titulaire d'un droit, commencer à user d'une chose conformément à son droit ; être titulaire d'un droit. Jouissance légale, usufruit particulier des père et mère sur les biens de leur enfant mineur de 16 ans, à l'exception de ceux qui sont acquis par son travail ou exclus par legs ou donation. ● jouissance (synonymes) nom féminin (de jouir) Plaisir intense, intellectuel ou moral, que l'on tire de la...
Synonymes :
- délectation
- délices
Plaisir physique intense
Synonymes :
- volupté
Libre disposition de quelque chose
Synonymes :
Perception des fruits naturels ou civils d'un bien.
Synonymes :

jouissance
n. f.
d1./d Fait de jouir de qqch, d'en avoir l'usage, la possession, le profit. Jouissance d'un droit.
d2./d Plaisir de l'esprit ou des sens. Jouissance que procure une oeuvre d'art.
|| Spécial. Plaisir sexuel, orgasme.

⇒JOUISSANCE, subst. fém.
A. — [Correspond à jouir I] Plaisir.
1. Action de jouir (v. ce mot I A); plaisir intellectuel, moral que procure quelque chose. Jouissance de l'âme, de la conscience, de l'esprit; jouissance intellectuelle. La meilleure jouissance sera toujours, pour moi, une causerie au coin du feu, avec trois ou quatre bonnes âmes, indulgentes et gaies (BALZAC, Corresp., 1832, p. 661). Le dogme de la disponibilité apprécie les idées, non pas selon leur justesse, mais selon la jouissance — la « fruition » — qu'elles semblent promettre à qui s'y livre (BENDA, Fr. byz., 1945, p. 32). Quand il s'agit d'une rêverie poétique, d'une rêverie qui jouit non seulement d'elle-même, mais qui prépare pour d'autres âmes des jouissances poétiques, on (...) n'est plus sur la pente des somnolences (BACHELARD, Poét. espace, 1957, p. 6) :
1. ... il ne veut plus dans la vie que les jouissances rapides et effleurantes que donne la contemplation des objets d'art (...). Et revenant aux jouissances qu'il éprouve encore, il cite la conversation avec un être qui a l'intelligence de choses qu'il aime...
GONCOURT, Journal, 1889, p. 1089.
2. État de celui qui jouit.
a) État de bien-être, plaisir physique et moral. Le poisson, entre les mains d'un préparateur habile, peut devenir une source inépuisable de jouissance gustuelles (BRILLAT-SAV., Physiol. goût, 1825, p. 93). J'ai une jouissance inexprimable à lire cet homme; ce sont des frémissements de plaisir que j'éprouve quand je me plonge dans l'eau vive des abstractions au sein desquelles son merveilleux esprit ne l'abandonne jamais (BARB. D'AUREV., Memor. 2, 1838, p. 365). J'ai connu dans ce monde un bonheur infini. Certains soirs, le bruit de la pluie me procurait une jouissance indicible car il était la chanson que faisait ma vie pour résonner dans les profondeurs du temps qui me donnait tout (J. BOUSQUET, Trad. du silence, 1935-36, p. 133) :
2. Je me rappelai avoir connu une félicité (...) avec beaucoup de netteté en voiture alors qu'il pleuvait et que les haies et les arbres (...) sortaient de la brume printanière (...). À ce moment, je pensai que cette jouissance rêveuse ne cesserait pas de m'appartenir, que je vivrais désormais nanti du pouvoir de jouir mélancoliquement des choses, d'en aspirer les délices.
G. BATAILLE, Exp. int., 1943, p. 174.
b) En partic. Jouissance sexuelle, physique, ou absol. jouissance. Plaisir sexuel éprouvé jusqu'à son aboutissement; le fait de jouir (v. ce mot I B 2 a); son résultat. Quant à la jouissance physique, elle (...) doit être fort légère puisqu'on leur coupe de bonne heure ce fameux bouton, siège d'icelle (FLAUB., Corresp., 1853, p. 135). Une femme (...) se torsionne debout comme sous le coït et, passant sa main entre ses cuisses, la retire et la montre toute humide de la jouissance amoureuse (GONCOURT, Journal, 1892, p. 318). De seize à dix-huit mois se déroule une série de phases prégénitales dont la principale est la phase anale-sadique. Elle est marquée par l'apparition de l'« érotisme » anal, jouissance anormale accompagnant la défécation, qui engage parfois l'enfant à « se retenir » pour prolonger le plaisir (MOUNIER, Traité caract., 1946, p. 142) :
3. Je ne suis en rien porté à penser que l'essentiel en ce monde est la volupté. L'homme n'est pas limité à l'organe de la jouissance. Mais cet inavouable organe lui enseigne un secret. Puisque la jouissance dépend de la perspective délétère ouverte à l'esprit, il est probable que nous tricherons et que nous tenterons d'accéder à la joie tout en nous approchant le moins possible de l'horreur.
G. BATAILLE, L'Érotisme, Paris, éd. de Minuit, 1957, p. 295.
SYNT. Jouissance acharnée, ardente, incestueuse, infinie, génitale; être au comble de la jouissance.
B. — [Correspond à jouir II] Fait de posséder.
1. Droit, possibilité d'user, de se servir de quelque chose, d'en tirer des bénéfices, des avantages. Une fois la semaine, le mercredi, jour de congé, on avait la jouissance d'un billard, de jeux d'échecs (SAINTE-BEUVE, Volupté, t. 2, 1834, p. 219). L'essentiel du luxe, ce n'est pas la jouissance de choses spéciales, c'est de pouvoir se réserver une zone d'expansion privée dans la jouissance des choses communes (MALÈGUE, Augustin, t. 2, 1933, p. 130). Le moindre [passe-droit], dans l'effroyable entassement où nous vivions, n'était pas la jouissance d'un local particulier (AMBRIÈRE, Gdes vac., 1946, p. 135).
[Avec une connotation sexuelle] La destinée m'avait (...) octroyé la jouissance d'une femme qui était bien la plus douce (...) des créatures (BAUDEL., Poèmes prose, 1867, p. 192). Une poignée de viveurs fatigués et d'aventuriers, qui se disputaient la jouissance de quelque argent volé et de femelles sans vertu (ROLLAND, J.-Chr., Foire, 1908, p. 709).
2. Spécialement
a) DROIT
Fait d'être titulaire d'un droit. Entrée en jouissance; privation, troubles de jouissance. La jouissance s'oppose à l'exercice d'un droit (CAP. 1936).
Jouissance des lieux. ,,Droit du locataire de s'installer dans le local loué et de l'utiliser conformément aux stipulations du bail`` (CIDA 1973).
Fait de percevoir les fruits et revenus d'un bien (dont on est ou non propriétaire), ou d'en utiliser les avantages. Synon. usufruit; anton. nue-propriété. On peut avoir sur les biens, ou un droit de propriété, ou un simple droit de jouissance, ou seulement des services fonciers à prétendre (Code civil, 1804, art. 543, p. 100).
Jouissance légale. ,,Droit d'usufruit appartenant aux père et mère sur les biens personnels de leur enfant de moins de dix-huit ans`` (CAP. 1936).
b) ÉCON. Droit sur le revenu d'un capital. La tante (...) laissait son million à leur premier né, avec la jouissance de la rente aux parents jusqu'à leur mort (MAUPASS., Contes et nouv., t. 1, Million, 1882, p. 392).
P. méton. Date à partir de laquelle peut s'exercer ce droit. Une action ou une obligation change de jouissance toutes les fois qu'un coupon est détaché. Il est dès lors courant de dire qu'une action est jouissance (...) ou qu'une obligation est jouissance 1er juillet 19... (BOUD.-FRABOT 1970).
Action de jouissance. ,,Action dont le nominal a été remboursé au porteur à l'aide du prélèvement sur les réserves`` (TÉZENAS 1972). Chaque partie d'imagination et de désir étant remplacée par une notion (...) à laquelle il est vrai que venait s'ajouter une sorte d'équivalent, dans le domaine de la vie, de ce que les sociétés financières donnent après le remboursement de l'action primitive, et qu'elles appellent action de jouissance (PROUST, J. filles en fleurs, 1918, p. 873). Les actions de jouissance n'ouvrent plus droit à la perception du premier dividende (...), ni évidemment au remboursement à la dissolution de la société (TÉZENAS 1972).
Prononc. et Orth. : []. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. 1. a) 1466 dr. (Lettres de Louis XI, t. 3, 12 ds BARTZSCH, p. 19 : jouissance pleniere de noz ville, ban, terre...); b) 1671 id. « usufruit » (POMEY); 2. 1488 [1491] jouissance de félicité éternelle (La Mer des Histoires, I, 94 c ds Rom. Forsch. t. 32, p. 95); 3. 1503 « plaisir intense des sens » (L'An des sept dames, éd. Ruelens et A. Scheler); av. 1589 « amour comblé, faveurs d'une femme » (BAÏF, Poèmes, L. VI [II, 319] ds HUG., s.v. jouisseur). Dér. du part. prés. de jouir; suff. -ance. Fréq. abs. littér. : 2 817. Fréq. rel. littér. : XIXe s. : a) 7 285, b) 3 794; XXe s. : a) 3 102, b) 1 863.

jouissance [ʒwisɑ̃s] n. f.
ÉTYM. 1466, au sens 2; du rad. du p. prés. de jouir, et -ance.
Le fait de jouir.
1 a (1503; 1488, dans un contexte religieux). Plaisir réel et intime que l'on goûte pleinement. Plaisir; délice, satisfaction; fruition (didact.); et aussi hédonisme. || Les jouissances de l'âme ( Blandice [cit. 2], délectation, joie), de l'esprit (→ Érudit, cit. 2), que ressent l'âme, etc. || Jouissances des sens, de la chair. Bien-être, volupté (→ Génération, cit. 9; honorable, cit. 11). || Une jouissance pure, noble (→ Assouvissement, cit. 2), grossière, matérielle, rare, exceptionnelle, inconnue. || Douce, vive, immense jouissance (→ Flâneur, cit. 1; impression, cit. 20). || Sa fortune (cit. 45) ne lui donnait aucune jouissance. || Jouissance que procure la satisfaction d'un besoin. || Avoir, éprouver une jouissance (→ Irrévérencieux, cit. 2). || La jouissance de qqch., que procure qqch. || Les jouissances de l'amour (→ Fois, cit. 10), de l'art (→ Gravure, cit. 3), de la vanité, de l'amour-propre (→ Enivrer, cit. 12). || La jouissance de faire souffrir (→ Inexplicable, cit. 7). || Épuiser (cit. 18) toutes les jouissances de la vie. Délice, douceur. Absolt. || Les satiétés de la jouissance (→ Blasement, cit.).
1 Décidément la jouissance d'amour-propre d'un auteur a quelque chose de physique. Tous les traits s'épanouissent et toute la personne est atteinte d'une titillation voluptueuse.
B. Constant, Journal intime, Mi-août 1804.
2 Aucune jouissance ne peut se comparer à celle de la vanité triomphante.
Balzac, les Employés, Pl., t. VI, p. 1019.
3 (…) j'aimerais mieux donner, comme Sardanapale, ce grand philosophe que l'on a si mal compris, une forte prime à celui qui inventerait un nouveau plaisir; car la jouissance me paraît le but de la vie, et la seule chose utile au monde.
Th. Gautier, Mlle de Maupin, Préface, p. 29.
4 (…) l'ivresse solitaire et concentrée du littérateur, qui, obligé de chercher dans l'opium un soulagement à une douleur physique, et ayant ainsi découvert une source de jouissances morbides, en a fait peu à peu son unique hygiène (…)
Baudelaire, les Paradis artificiels, Poème du hachisch, I.
Jouissance sexuelle. → ci-dessous, b.
b Spécialt, absolt. Plaisir sexuel ( Jouir, I., 1., b). || Absence de jouissance (→ Frigidité, cit. 1). || Parvenir à la jouissance. Orgasme.
4.1 Mais comment put-il venir dans la tête d'un homme raisonnable que la délicatesse eût quelque prix en jouissance ? Il est absurde de vouloir soutenir qu'elle y soit nécessaire; elle n'ajoute jamais rien au plaisir des sens, je dis plus, elle y nuit (…)
Sade, Justine…, t. I, p. 193.
5 L'âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau (…)
Baudelaire, les Épaves, Pièces condamnées, III.
REM. Verlaine emploie le mot jouissement, n. m.
c Psychan. (Lacan). Instance distincte du plaisir, dont la place est symbolisée par le phallus, « partie manquante dans l'image désirée ». || La castration, refus de jouissance.
2 (1446). Action d'user, de se servir de quelque chose, d'en utiliser les avantages, d'en tirer les satisfactions qu'elle est capable de procurer. || Obtenir la libre jouissance d'un objet, d'un lieu. Usage (→ Exaspérer, cit. 11). || Avoir la jouissance d'un jardin. Absolt (vieilli). || La jouissance affaiblit le désir. Satisfaction. || « Ce n'est pas la possession qui nous rend heureux, c'est la jouissance » (Mme de Lambert).
6 Quelque précaution qu'on puisse prendre, la jouissance use les plaisirs, et l'amour avant tous les autres.
Rousseau, Émile, V.
7 (…) il allait voir ses livres devenir la proie d'un dur créancier, quand Boileau, généreux comme un souverain, et devançant Colbert, les lui acheta en exigeant qu'il en gardât la jouissance.
Sainte-Beuve, Causeries du lundi, 5 janv. 1852.
Dr. Droit de percevoir les fruits d'un bien; fait d'user d'une chose (dont on est ou non propriétaire) et d'en percevoir les fruits. || La jouissance est un des attributs de la propriété. || Maison à vendre avec entrée en jouissance immédiate. || Trouble de jouissance. || L'usufruitier a la jouissance d'un bien sans en avoir la propriété. Usufruit. || Usufruitier qui entre en jouissance (→ État, cit. 65). || Loyer d'un bail (cit. 5) de 18 années de jouissance.Abus de jouissance : dégradations causées à un fonds, ou défaut d'entretien entraînant son dépérissement.Jouissance des lieux (par le locataire).Jouissance légale : droit d'usufruit des père et mère sur les biens personnels de leurs enfants mineurs non émancipés.
8 Le père durant le mariage, et, après la dissolution du mariage, le survivant des père et mère, auront la jouissance des biens de leurs enfants jusqu'à l'âge de dix-huit ans accomplis, ou jusqu'à l'émancipation qui pourrait avoir lieu avant l'âge de dix-huit ans.
Code civil, art. 384.
Écon., bourse. Droit de disposer de ce que rapporte un prêt, un placement (intérêts, dividendes). || La jouissance de la rente 3% part du premier janvier.Action de jouissance : « action (de société) dont la valeur nominale effectivement libérée a été remboursée par la société aux actionnaires » (Capitant).
Par ext. Date à partir de laquelle ce droit commence. || Jouissance d'une action le 1er juillet.
3 Dr. Fait d'être titulaire (d'un droit). || Avoir la jouissance de ses droits sans en avoir l'exercice (cit. 20), capacité de jouissance opposé à capacité d'exercice. || Incapacité de jouissance (→ Incapacité, 3.). || Les incapables (cit. 13) de jouissance.
CONTR. Abstinence, ascèse; privation.
COMP. Cojouissance, non-jouissance.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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